Serrant sa mallette contre lui, il porta son regard sur les voleurs potentiels. Nul n’avait l’air menaçant, mais il avait gardé cette habitude depuis qu’il avait commencé à prendre cette ligne de métro particulièrement peu sûre, comme en témoignaient à l’instant cette femme en face de lui qui se piquait le creux du coude et l’homme roulé en boule au pied d’un siège un peu plus loin. Depuis le début de son travail, il prenait ce métro, et comme toujours ses narines étaient envahies d’une puanteur poisseuse et lourde. Ses phalanges blanchissaient sur le carbone de la mallette. L’ambiance teintée de râles de satisfaction et de douleurs, les interactions violentes ne cessaient de lui envahir les oreilles, lui apportant de plus en plus de doutes quant à continuer ce travail, que pourtant il aimait. Soudain une voix résonna dans tout le wagon : “- Maison rouge.”, et le cliquetis des portes automatiques se fit entendre. Quelques personnes se traînèrent hors du métro tandis que d’autres y entraient, créant un brouillard d’odeurs différentes à leur passage. L’air qu’apportaient les nouveaux arrivants était chaud, signe qu’on était proche de la surface. Il descendrait à l’arrêt suivant. Ses genoux grincèrent alors qu’il se levait, ses pas étaient lourds mais d’une prudence attentive pour ne pas heurter les gens autour de lui. Alors qu’il allait attraper une barre pour se tenir, la voix se fit entendre à nouveau et les portes s’ouvrirent brusquement devant lui, emportant avec elles une volée chaotique de sable brun. Ses chaussures crissaient sur le sol tandis que ses pas le conduisaient machinalement en direction de la surface. Des gouttes de sueur roulaient le long de sa colonne vertébrale. Elle lui arrachèrent un frisson : il se rapprochait de la surface. Les néons alignés tout au long du couloir lui brouillaient les yeux, il n’y avait pas un endroit qui n’était baigné de lumière trop blanche. Les yeux mi-clos, il avançait dans le tunnel jonché de petites mares de sable, que seule la brise des pas d’un homme transformait en mer. Les grains de sable reflétaient la lumière blanche comme des milliers de petits diamants, couvrant ainsi chaque recoin possible de la rue souterraine. Enfin, il arriva à la hauteur d’une porte blindée, sans prêter attention aux lettres RMS dessinées à la va-vite sur la porte. Il posa sa main sur un cadran qui la scanna, puis déposa sa mallette dans une zone du mur ouverte spécialement pour ce genre de trafic. Alors qu’il lâchait l’anse de celle-ci, des gouttes de sueur s’écrasèrent sur ses chaussures et le sable vint s’y attacher aussitôt. Il s’en aperçut rapidement mais à l’instant où il se penchait, une voix robotique se fit entendre :

“- Colis repéré. Analyse en cours…”. Il n’eut pas le temps de penser que la voix reprit : “Cuivre … 12 grammes … résidus de lithium… 9 kilos de fer…. Colis sécurisé. Bravo, bonne récupération ! Votre prochaine extraction se situe dans le site B. Votre machine vous attend sous l’ancien Cheseaux. Veuillez prendre à droite pour y accéder.” Et la voix s’éteignit dans un grésillement. Avec un soupir, il s’essuya les mains sur son pantalon en lin, laissant des traces de sueur visibles et acides. Le pas traînant dans le sable, il prit à droite comme le lui avait indiqué son patron. Il montait la pente sinueuse en respirant avec peine, signe qu’il se rapprochait de la surface. Soudain un flash lumineux attira son regard. Un hologramme publicitaire venait d’apparaître devant lui. Mais par habitude, il n’y prêta pas attention. Il traversa les cocotiers et la mer bleue azur holographique et continua son chemin. Tandis qu’il s’éloignait de la publicité, celle-ci retentissait dans tous les recoins du tunnel d’une voix enjouée qui détonnait avec la lourdeur de l’air ambiant : “Venez sur nos belles plages de Londres ! 35 degrés au soleil, un vrai petit paradis de fraîcheur ! Pour seulement 10’000 dollars ! Alors travaillez sans relâche pour pouvoir profiter des meilleures vacances de votre vie sur nos plages !” chantait une voix d’enfant. Cette publicité était diffusée partout dans la ville et le rendait malade. Il ne travaillait pas pour partir à Londres, il aimait simplement son travail ! En secouant la tête d’un air résigné, il continua sa route.

Plus il montait, plus respirer devenait une tâche ardue. Il transpirait de partout, laissant une traînée de sueur derrière lui. Son cœur lui faisait mal aux côtes, ses habits lui collaient à la peau, son crâne rasé perlait généreusement, ses poumons remplis de poussière sifflaient, il n’avait qu’une envie : enfiler sa combinaison. Son vœu allait bientôt se réaliser : il se trouvait enfin sous le site d’extraction B et une porte blindée à double battant se présentait devant lui. Il s’arrêta dans un soupir de satisfaction et posa sa main droite sur un cadran qui la scanna à nouveau. Les portes s’ouvrirent et une voix retentit : ”- Bienvenue au service de Récupération des Matériaux de Surface site B. Nous vous souhait…”, il ne prêtait déjà plus attention à la secrétaire de métal qui se tenait derrière un guichet en face de lui. La contournant, il partit directement vers la salle de montée. Le plafond était plus haut dans les locaux de la RMS que dans la rue de la ville, si bien que respirer ne fut plus tant un effort et il arriva rapidement devant son casier. Sans un regard pour ses collègues, il s’empara d’un gros sac à dos et du sac thermique dont il avait besoin pour l’extraction, puis il s’enfuit directement vers les vestiaires. Une fois dedans, il s’y enferma à clé et sortit sa combinaison du sac. Elle était énorme et très lourde mais aussi magnifiquement fraîche. Elle lui servait d’armure contre la chaleur comme s’il se trouvait dans une pièce à vingt degrés. Mais l’endosser n’était pas aisé, il se débattit longtemps avant d’y enfiler enfin la tête et de refermer la fermeture magnétique. Il soupira dans un rictus, il était enfin au frais. Il empoigna le sac thermique et se dirigea vers la montée.

La lumière du soleil l’aveugla tandis que ses pieds creusaient le sable qui recouvrait entièrement le goudron. Il leva la tête pour regarder autour de lui, les montagnes sur lesquelles quelques arbres verts reposaient en leurs sommets étaient plus hautes que ce que ses parents lui montraient sur les hologrammes. Ils lui avaient aussi parlé d’un lac mais cherchant autour de lui, il ne vit, comme à chaque fois, qu’une immense flaque de boue. Il leva la tête tellement haut qu’il se tordit le cou ; un sourire perça ses lèvres. Le ciel était si bleu… Seuls les gens déjà sortis à la surface pouvaient s’en faire une véritable idée. Il se perdit dans la contemplation de cet océan azur, prenant soin de ne pas manquer un seul détail de ce spectacle rare. Voilà pourquoi il travaillait chez RMS : pour le ciel. Ayant toujours habité sous la surface, comme le reste du pays, il faisait partie des chanceux qui pouvaient travailler dans une entreprise de récupération des matériaux laissés sur la croûte terrestre. Son travail aujourd’hui était d’aller dans un complexe de bâtiments pour y récupérer des objets ou des métaux précieux que la ville souterraine allait réutiliser. Il se fit rapidement interrompre dans sa contemplation par deux de ses collègues qui étaient montés avec lui et qui pénétraient déjà dans les bâtiments en ruine, recouverts d’une couche généreuse de sable, de cailloux et de poussière. Arraché à sa rêverie, il se dirigea en direction d’un imposant bâtiment de trois étages à moitié effondrés. Ne voulant retourner entre des murs tout de suite, il bifurqua et passa sous une passerelle en fer qui reliait deux infrastructures. Ses sourcils se levèrent avec un certain étonnement. Ces bâtiments étaient restés là inutilisés, ouverts béants à toutes les catastrophes possibles depuis bientôt trente-cinq ans, mais ils tenaient encore debout. Soudain, alors qu’il inspectait le sol, son pied buta contre ce que son patron avait appelé un pneu. Poussant un juron de douleur, il fit des grands mouvements de bras pour déloger le sable et la terre de la “voiture”. D’une couleur grisâtre, elle avait l’air en bon état, malgré la peine qu’il eut à ouvrir le capot. Il plongea la tête dans le moteur pour y trouver des pièces intéressantes. Ce fut le jackpot ! Son sac thermique se trouva d’un seul coup plein d’écrous, de vis, et de petites torsades en métal. Il aurait bientôt fini sa mission et pourrait profiter du paysage en toute tranquillité. En refermant le capot avec soin, il prit la direction de l’ancien lac. Cependant quelque chose heurta son pied à nouveau et il poussa un cri de douleur. Il lâcha son sac et fronça les sourcils à la recherche de ce qui lui avait tordu le pied. Il s’accroupit tant bien que mal et commença à dégager le sable sur le sol devant lui. Un panneau encadré de barres blanches gisait parterre. Il le prit avec délicatesse et le tourna face à lui pour y lire les inscriptions.

“ Ecole de Maturité

Ecole de Diplôme

Gymnase d’Yverdon.”

Ainsi donc, lorsque l’air était encore doux et frais, lorsque les fleurs caressaient les pieds là où aujourd’hui le sable les brûle, il y avait des gens qui étudiaient ici…

                                                                       fin