Regard volé

16h22

Le café est paisible. Les nuances de l’automne colorent la fenêtre, comme un tableau vivant

qui ne cesse d’évoluer. Les coussins des fauteuils sont assortis aux rouges, orange et bruns qui

tapissent le sol des rues. Tout n’est que calme et sérénité. Le vent fait bruisser les feuilles

mortes, les passant se dépêchent de rentrer chez eux.

Mais je ne leur prête aucune attention.

Je te regarde, toi.

Depuis dix minutes. Peut-être vingt.

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Tu es là, à trois mètres de moi. Tu portes un jean bleu foncé et un pull orange. Les couleurs de

l’automne. Tu as chaussé des converse beiges et plusieurs bracelets colorés parent tes

poignets. C’est joli.

Tu accordes toute ton attention dans la lecture d’un roman à la couverture rouge, dont je

n’arrive pas à lire le titre.

Rien ne te déconcentrerait.

Il fait froid dehors même si le soleil a brillé toute la journée.

Il fait froid mais j’ai chaud

au cœur.

Je te regarde mais tu ne m’as pas encore vue.

Ou alors tu fais semblant de ne pas me voir.

Comment savoir ?

Tu lèves le regard.

Vers moi.

Mon cœur s’emballe, mes mains deviennent moites.

Mon corps me trahit.

Le monde s’arrête un instant, ou du moins, j’en ai l’impression.

Qui es-tu ? Penses-tu à

la même chose ?

Je me reprends en main. « Regarde ailleurs ! Arrête de fixer comme ça les inconnus. »

Mais est-ce que tout reste inconnu entre nous ? Je n’en ai pas l’impression.

J’ai plutôt l’impression que nous étions déjà ensemble dans une autre vie, que je buvais du

café tout en te regardant dormir, dans des draps de soie, que nous avons parcouru des

kilomètres en riant aux éclats, que tu partageais ton parapluie avec moi tard le soir quand la

pluie nous chassait et que nous chuchotions nos vœux aux étoiles filantes épaule contre

épaule, dans l’herbe humide du petit matin.

Que plus rien ne comptait plus que le fait d’être ensemble.

Ensemble.

Le crépuscule commence à s’étendre, et avec lui des nuances vives d’orange et de rose qui

marbrent le ciel. Le soleil reste encore un peu, comme pour nous tenir compagnie. Comme si

cet instant était important et qu’il ne fallait pas qu’il rate ça. Comme si le bonheur se trouvait

quelque part entre toi et moi.

Je n’ai pas envie qu’il parte.

Je n’ai pas envie que tu partes.

Je veux juste que le temps s’arrête ou s’allonge, comme les ombres de ce mois de novembre.

Les clients et serveurs du café dans lequel nous sommes assises virevoltent autour de nous

mais je ne leur prête pas attention.

Je te regarde.

Toi, tes yeux marrons, tes cheveux de jais, ton air curieux, ta fossette, tes taches de rousseur,

ton nez retroussé.

Toi.

Les lumières chaudes du bar dansent sur ton visage immobile. Non, pas totalement immobile.

Je vois ton petit nez se froncer légèrement, tes lèvres qui frémissent presque

imperceptiblement.

Suis-je en train d’inventer ces détails qui donnent à ton visage ce petit quelque chose

d’unique ?

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Je me perds dans mes pensées. Dans des souvenirs futurs. Je nous imagine, main dans la

main, nos silhouettes marquées par le temps. Nous nous asseyions sur un banc. Non sur la

plage. Le soleil se couche.

Comme maintenant.

Nous rions à quelque chose, l’air est pur, la vie semble si simple. Nous nous contemplons.

Comme maintenant.

Les images se bousculent dans ma tête. Elles s’emmêlent, fusionnent. J’ai une impression de

déjà-vu. J’ai envie de croire à mes sentiments, à mon instinct. J’ai envie de plus, de te sentir

proche de moi. J’ai envie de sentir tes mains sur les miennes, ou sur mes hanches.

Ou les deux.

Est-ce que c’est interdit d’imaginer tout ça ?

Je me sens confuse, troublée.

Je suis ridicule et pourtant, j’en veux à la distance qui nous sépare, qui me garde loin de toi.

Tu me souris.

Mon cœur va exploser et jaillir de ma cage thoracique si tu continues. Mon ventre bouillonne,

crépite.

C’est ça alors, un coup de foudre ?

C’est un éclair dans la nuit, une tache de couleur sur un tableau de gris ?

C’est un bonheur simple et sans façade.

Naturel.

Presque enfantin.

Ton sourire me rappelle celui de mon frère lorsque nous jouions aux pirates, juchés sur nos

vieux matelas, et avec comme cabine nos couvertures et draps.

Jouais-tu avec quelqu’un quand tu étais enfant ?

J’ai envie de t’écouter parler pendant des heures.

Je veux t’entendre rire, râler, raconter des détails insignifiants pour moi mais essentiels à tes

yeux.

J’ai envie de connaître ta vie passée aussi bien que la mienne, et de faire partie de ton futur.

Je te souris.

Est-ce que tu le sens aussi, le feu dans la poitrine ? Est-ce que tu te poses des questions ? Les

mêmes questions que moi ?

Pourquoi toi ?

Pourquoi moi ?

Est-ce le destin qui nous a réunis, ici et maintenant ? J’ai hésité tout à l’heure à entrer dans

l’enseigne car elle ne me paraissait pas très accueillante, mais je me suis finalement résignée à

pousser la porte et me suis posée là pour profiter de la fin de l’après-midi. Maintenant, être

assise sur cette chaise est la chose la plus naturelle que j’aie faite jusqu’à aujourd’hui.

Quoique.

Je me sens trop grande.

Trop grosse.

Pas assez belle.

Pas assez maquillée.

Trop et pas assez en même temps.

Aimes-tu les brunes ? Suis-je à ton goût ?

Je remets une mèche rebelle derrière mon oreille, gênée par mon manque de confiance. Je me

rends compte de mes épaules trop affaissées, de mes mains dont je ne sais plus quoi faire.

De ce corps dans lequel je ne suis pas à l’aise.

J’aimerais que tu détournes le regard.

J’ai l’impression que tu me juges tout à coup. Que tu rigoles de moi.

Je le vois dans tes yeux, dans tes expressions.

Je me sens bizarre.

Pas à ma place.

Différente.

Mais c’est bien d’être différente, non ?

Être différente, c’est aussi être spéciale.

Originale.

J’aimerais que tu me regardes encore.

J’ai l’impression que tu m’admires, que tu me trouves belle.

Je ne sais plus démêler le vrai du faux, comment interpréter tes traits. Je ne sais plus quoi

penser, quoi faire.

Me contemples-tu comme je te contemple ? Avec passion ?

Est-ce vraiment de la passion ? Ou de l’admiration ? De l’attirance ?

Je crois que c’est plus profond que ça.

Plus électrique.

Animal.

Brut.

Si je ne viens pas te parler maintenant, tout va s’éteindre. Je commence à paniquer à l’idée

que ton regard ne se pose plus jamais sur mon visage, sur mon corps, mes yeux, sur moi.

J’ai peur que tout s’arrête.

Je dois venir, faire le premier pas.

Maintenant.

Ou alors tu le feras avant moi ?

Je n’ose pas bouger. Mais il le faut.

Je romps le contact visuel avec le plus grand des maux. Tes grands yeux noisette me

manquent déjà.

Je vais t’aborder, prendre ton numéro ou au moins ton nom.

Dans quelques instants.

J’appelle la serveuse.

Je paye mais je suis ailleurs.

Je suis pressée. D’entendre pour la première fois le timbre de ta voix, de te voir sourire à

nouveau, de pouvoir sentir ton odeur, d’être plus près de toi, toujours plus près…

Mais tu te lèves avant. Tu te lances soudainement.

Tu avances

dans ma direction.

Mon cœur va exploser encore une fois. Nouveau jaillissement d’émotion, tourbillon de furie,

folie la plus totale dans mon cœur et mon corps. Ma respiration se bloque.

J’attends.

Le temps est long, ralenti. J’ai l’impression que les secondes se rallongent pour faire durer

l’instant.

Tu slalomes entre les tables et les gens. Il te passent devant mais je ne vois que toi.

Que vais-je te dire ? Qui va parler en premier ?

J’attends toujours, immobile, à côté de ma table qui se fait débarrasser par la serveuse.

Tu t’approches encore.

Tu marches et

Me contournes.

Sans le moindre regard.

Je me retourne et te vois.

Saluer un homme assis derrière moi.

Toi, la fille que j’aimais.

Déchirement.

Vide soudain, tout s’effondre.

Douleur intense au niveau de la poitrine, là où mon cœur battait la chamade il y a à peine trois

secondes.

De la honte aussi.

Comment ai-je pu penser que c’était à moi que tu souriais ?

Je te regarde échanger quelques mots et ton numéro avec l’inconnu, impuissante face à la

scène qui se déroule trop vite sous mes yeux.

Cela ne devait pas se passer comme ça ! Je n’ai jamais ressenti autant de haine envers

quelqu’un.

directement ?

Ou encore contre moi ?

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Un gout âcre et amer me donne la nausée.

Je dois partir loin d’ici.

Et vite.

Mais cette colère est-elle dirigée contre l’homme dont tu t’es approchée ou contre toi

Je ramasse mes affaires à la hâte, un sac bleu nuit, une veste crème et une écharpe en laine.

Mais plus rien n’a de couleur, la vie n’a plus le même goût. J’ai l’impression d’avoir touché

au bonheur du bout des doigts mais qu’il m’a filé entre les mains au dernier moment, quand je

m’y attendais le moins.

Je me mets en marche tel un robot et pousse la porte du café pour sortir dans la nuit qui à

présent tombée, tout en oubliant de glisser quelques politesses au personnel.

Tant pis, je n’ai pas le cœur à ça aujourd’hui.

Le froid s’engouffre à travers mon manteau ouvert.

Mais je ne sens plus le froid.

Plus rien n’a de sens.

Je marche dans les rues éclairées par les néons électriques.

Tout est terne. Gris.

Vais-je revoir les couleurs un jour ?

J’ai envie de pleurer.

Le ciel a l’air de m’écouter car il se met justement à pleuvoir. Ou peut-être qu’il pleuvait déjà.

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Je descends les marches du métro, absente.

Ticket, portillon, escaliers, quai.

Je crois que mes larmes coulent pour de bon.

Les gens autour de moi ne voient-ils pas que rien ne va ? Que tout vient de s’écrouler ?

Je mets mes écouteurs. Seule la musique a le pouvoir d’atténuer mon chagrin, ou du moins, de

me le faire oublier pendant un court instant.

Les notes s’enchainent et défilent.

Les titres se succèdent.

Les paroles s’entrechoquent, créant un méli-mélo de mélodies et de son.

Je voudrais hurler et crier la nostalgie de nos souvenirs futurs que j’avais déjà imaginés et

vécus, quelques instants plus tôt, alors que je croyais encore en toi.

En nous.

Tu te réveillais à peine, tes yeux s’ouvraient et paillonnaient face à la lumière du petit-matin.

« Bonjour » avais-tu murmuré d’une voix encore endormie. Je m’étais tournée pour te

contempler, un café fumant à la main. Une mèche de cheveux tombait sur tes joues rosées et

je l’avais écartée de ton visage. Tu avais souri et m’avait embrassée.

Passionnément.

Tendrement.

Mais ces souvenirs ne sont que fiction et fantaisie.

Car tu es partie.

Avec un autre.

Je ne saurais jamais si tu aurais pu m’aimer. Si j’aurais dû me lever quelques secondes plus tôt

et venir t’aborder.

Peut-être qu’à cette heure-là, nous serions sorties du bar en riant, main dans la main.

Un soir d’été, devant le feu de camp, alors que je parlais avec mon père de la tristesse de

perdre quelqu’un de cher, il m’avait dit : « Cela fait mal parce que cela comptait ».

Toi aussi tu comptais.

Alors ça fait mal.

Je ne te regarderai jamais dormir.

Tu ne te réveilleras jamais à mes côtés.

Je ne connaîtrai jamais le goût de tes lèvres.

Cette pensée fait redoubler mes pleurs silencieux qui coulent le long de mes joues.

Je dois me ressaisir. Aller de l’avant.

Il le faut.

C’est trop tard de toute façon car tu n’es plus là.

Le métro arrive. Il siffle bruyamment avant de s’arrêter d’un coup sec. Une nuée de gens sort

de la rame.

Ils sont pressés. Ils ont l’air de vouloir vivre, rire et chanter, eux.

Je monte dans le métro, m’assied.

Il faut que j’arrête de ruminer, que je m’occupe l’esprit. Il faut que j’oublie tes yeux, tes mains

bronzées qui tiennent l’anse de la tasse à café, tes cheveux aussi fins et délicats qu’un rayon

de lune.

Alors je sors mon livre, un ouvrage vivement recommandé par ma voisine de palier.

Il est rouge.

Je fais abstraction de ce détail et commence ma lecture.

Mais impossible de me concentrer.

Je bute sur chaque mot, comme s’ils étaient dénués de sens. Les phrases se mélangent, je dois

relire plusieurs fois le même paragraphe. Les lettres se confondent, symboles flous et confus.

Alors comme ça, c’est si difficile de passer à autre chose ? Vais-je t’oublier un jour ?

Je range mon livre, convaincue que lire me sera impossible, ou du moins pendant ce trajet.

Et mon regard se pose

Sur une fille aux yeux noisette, nez retroussé, fossette et taches de rousseur.

Et là, mon cœur vacille.

Car elle me sourit.