Retour aux sources
J’enfonce mes mains plus profondément dans mes poches. Il fait très froid. Mon souffle forme
un petit nuage de vapeur éphémère dans l’air glacé. Je réajuste mon écharpe pour qu’elle couvre
une plus grande partie de mes joues qui picotent. C’est le jour de Noël.
L’idée m’était arrivée un peu par hasard. Je n’avais rien prévu pour le jour de Noël cette année,
ce vingt-cinq décembre qui avait réussi à se glisser intact au milieu du joyeux tourbillon de
festivités de la saison. Pourquoi ce moment de l’année semble-t-il plus qu’aucun autre
inextricablement lié avec ce qu’il y a de tendre, d’affectif, de familier ? Car j’ai profité de
l’agenda libre pour me rendre au village où j’ai passé les six premières années de ma vie. Je n’y
étais plus retournée depuis longtemps. Peut-être se cachait derrière cette décision subite une
volonté de vision fraiche, une idée de retour aux sources.
J’y suis arrivée en fin de matinée, m’étant mise en route après le petit-déjeuner. Le village est
tranquille et désert, comme s’il s’était figé dans le froid et dans le temps. Alors je mets les mains
dans mes poches et je m’enfouis dans mon écharpe. Mon voyage dans le passé commence ici,
par la rue principale du village. Rue des Fontaines. Fontaines qui jaillissent en souvenirs,
fontaines de nostalgie.
Je revois tout à nouveau comme si c’était hier.
Quatre petites filles, qui doivent avoir entre quatre et neuf ans. Leurs figures se dessinent à mes
yeux à cet instant. Elles se ressemblent toutes. Quatre petits visages ronds, quatre petites robes
ajustées, quatre petits sourires espiègles. Mais celui qui a l’œil affûté peut discerner des traits
de caractère distincts derrière leurs expressions enfantines. Un port de tête qui traduit de la
confiance chez l’ainée, le sourire doux d’une cadette pacifiste, le regard vif et pénétrant de la
troisième qui ne manque pas d’énergie et la petite mine un peu hésitante mais attendrissante de
la dernière.
Sans plus m’attarder, je remonte la rue doucement, prenant le temps de me familiariser à
nouveau avec chaque bâtiment, chaque arbre, chaque coin de rue. Rien n’a changé. Et en même
temps tout a changé.
Je me revois toute petite, m’agrippant à la main de ma maman sur le trottoir, qui de son autre
tient la poussette où ma petite sœur est installée. Cette dernière a une menotte dans la bouche,
où elle suce un doigt, et l’autre dans ses cheveux, enroulant ses petites boucles autour de son
index.
Nous nous dirigeons vers l’école, ce qu’il faut interpréter par la place de jeux. Le vieux trottoir
est tout cabossé et usé. Pourquoi ne l’ont-ils jamais refait ? Je ne sais pas. Mais ça ne fait rien,
parce que je l’aime tel qu’il est. Les nombreuses fentes qui le sillonnent ont laissé place à de
multiples petits végétaux de venir s’y installer, se réclamant le droit de perdurer dans le même
espace qui a été le leur depuis toujours. Il s’agit donc, lorsqu’on marche sur le trottoir, de sauter
par-dessus les fentes, posant le pied uniquement sur les surfaces entières.
Je n’ai pas pu résister. L’invitation était trop tentante. Je grimpe sur le petit muret de pierres au
bord de la route et reste un moment debout, les bras croisés, mon regard voyageant librement,
avant de poursuivre mon chemin à environ un mètre du sol. J’avance volontairement
prudemment, calculant chaque pas, comme si ma maman devait me tenir la main pour me
rassurer. Je suis frappée de réaliser à quel point cette hauteur paraissait, à ma petite personne
d’autrefois, exagérément élevée. Mais est-ce toujours mieux de prendre de la hauteur pour
observer le monde autour de soi ?
Le bâtiment de l’école m’avait toujours un peu intimidée. Intimidation qui se rapprochait plutôt
de l’émerveillement que de la crainte. Car en réalité, elle n’a jamais été mon école. Nous avions
déménagé avant que je commence ma première année.
C’est une grande et belle bâtisse, autrefois un château de noblesse. On est accueilli dans la cour
d’école par une petite allée bordée d’arbres aboutissant à une arche prestigieuse qui marque
l’entrée du château. La cour est spacieuse et vide des voix enfantines qui la remplissent tout le
long de l’année. Je fixe la grande porte en bois si longtemps qu’un instant je crois même voir
ma sœur ainée en sortir en courant, ravie de sa journée, son cartable sur le dos et un bricolage
à la main. L’école n’était alors qu’un rêve brumeux et idéalisé pour moi.
La place de jeux est toujours là, elle aussi déserte. Les engins à bascule me font des clins d’œil,
mais je ne veux pas risquer de me retrouver le nez en avant par terre. Ils ne sont pas faits pour
que l’on explore les limites de leur souplesse comme nous le faisions si audacieusement. Déjà
à deux petites filles dessus en même temps, je craignais que le ressort ne lâche.
Il y a encore le grand épicéa. Je me penche pour ramasser une pomme de pin résineuse du sol.
La substance me colle aux doigts, les imprégnant de sa forte odeur fraiche et épicée. Impossible
de s’en débarrasser en frottant. Les petites mains seront collantes le reste de la journée.
A côté de la place de jeux se trouve un vaste champ. Une multitude de fleurs sauvages y
poussent chaque année, le saupoudrant de petites taches multicolores. Il n’est alors pas
inhabituel de voir une petite fille cueillant des bouquets par brassées, ses cheveux d’or au soleil
complétant le magnifique tableau.
Certains étés, on saisissait le prétexte des fauchages tardifs pour y jouer à cache-cache, les
herbes poussant parfois plus haut que ma tête. On attend d’être découvertes, bien dissimulées
parmi les graminées et les fleurs des champs aux parfums délicieusement subtils. Et on
s’aperçoit ensuite que le champ fourmille de vie, et qu’on n’est en réalité qu’une espèce vivante
parmi tant d’autres au milieu des grillons qui chantent et des papillons qui dansent.
Je continue ma route dans le village, en empruntant les petites ruelles cachées dont seuls les
habitants du village connaissent les vrais secrets. Ces dernières se divisent puis se rejoignent à
leur guise, contournant les anciens bâtiments majestueux dans leur authenticité historique, pour
m’amener jusqu’à la maison du médecin. Il me faisait un peu peur, le médecin, avec sa longue
barbe blanche. C’est étrange comme le reste de son visage me revient si peu clairement en
mémoire. Je me souviens juste de la barbe.
La porte d’entrée antique me paraissait autrefois curieusement imposante et sombre, comme le
propriétaire de la maison, mais le reste du bâtiment reflète tout le contraire. Je n’avais jamais
remarqué comme elle était belle. Pourtant, je ne pense pas qu’un enfant soit moins sensible à la
beauté qu’une grande personne. Le vieux portail métallique donne sur une petite cour de
graviers, qui rejoint la porte principale. De grandes fenêtres élégantes à huit carreaux ornent la
façade claire, encadrées de linteaux couleur sable. L’idée de posséder une maison telle que
celle-ci serait loin de me déplaire aujourd’hui. Un rideau agité par un courant d’air attire mon
regard vers le deuxième étage, et quelque chose bondit en moi. Une barbe blanche apparait
furtivement dans le cadre de la fenêtre.
Un peu plus loin, il y avait des chevaux. Aujourd’hui le pré est vide. Leur forte odeur me remplit
les narines. Ces créatures fières et gracieuses ont toujours réussi à capter mon imagination. On
dit qu’ils font partie des animaux les plus sensibles aux émotions et comportements humains,
et qu’y a-t-il d’émotionnellement plus démonstratif qu’un enfant de six ans ? Les mouches me
tournicotent autour, car le cheval a cligné de ses yeux doux. Une petite main s’aventure par-
dessus la barrière électrique pour caresser son museau.
A ma droite se trouve le grand parking. Quatre petites filles y sont accroupies, dessinant des
formes à la craie sur le goudron chaud. On devine le contour d’un lit, d’un lavabo ou d’une
porte, et on comprend alors qu’il s’agit de leur « maison ». Chaque coin du parking s’est fait
approprier, deux ou trois places de parc représentent un nombre de pièces suffisant. Elles
s’échangent les craies de différentes couleurs, chacune esquissant son logis à son goût.
L’imagination, tout comme les petites mains, s’avère très active.
Et soudain, elle est là. Mes souvenirs m’avaient emportée si loin, s’emparant de ma fantaisie
avec une telle acuité que je n’avais pas eu le temps de me préparer à la voir au prochain tournant.
La maison de mon enfance se dresse devant mes yeux, simple et imposante à la fois. C’est la
maison dans laquelle je suis née. J’y ai pris ma première respiration. C’est aussi elle qui a assisté
à mon premier sourire, mes premiers mots, mes premiers pas.
Elle me contemple, comme si elle devait me regarder de haut en bas deux ou trois fois avant de
me reconnaître. De mon côté, je dois constater que, comme tout le reste, elle n’a pas changé.
Elle est restée la même humble maison villageoise, avec ses volets verts et la porte d’entrée en
arcade. Même son balcon en bois vieilli est toujours là, comme une couronne à la façade.
Difficile de savoir si j’en éprouve une plus grande part de plaisir ou de regret, réalisant qu’elle
est le symbole des jours heureux qui furent pendant un temps, mais qui ne sont plus. Aurais-je
été si saisie par mes réminiscences si tout n’avait plus le même visage ?
Mes souvenirs baignent dans le soleil de l’été, le parfum de l’herbe fraîchement tondue,
l’écoulement paisible de la fontaine. Mais même si je ne peux plus revenir à ces jours
d’autrefois, ils m’appartiennent toujours. D’une certaine manière, je crois que chaque moment
d’aujourd’hui est coloré de petites parcelles d’hier. Et je peux affirmer qu’une importante partie
de ce qui fait de moi la personne que je suis maintenant a sa source ici, lieu imprégné de
présences connues, de moment vécus mais résolument fugitifs, qui s’écoulent à travers nos
doigts comme de l’eau à la fontaine.